TRIBUNE de Mr MONGLO Athanase du MINEFOP

Imprimer

CROISSANCE-PRODUCTION-EMPLOI

Un triptyque au cœur de la stratégie d'émergence du Cameroun

Si en règle générale, la croissance économique n'induit pas forcément l'emploi, la stratégie de développement de notre pays comporte un important volet lutte contre le chômage, en même temps qu'elle promeut la créa� � �� �� � Par Athanase Monglo*

Monglo

Selon les projections du gouvernement réitérées le 10 février dernier par le président de la République, le Cameroun qui était déjà parvenu à insérer plus de 225 mille chômeurs en 2013, vise pour 2014, la création d'un minimum de 250 mille emplois décents. Bâties sur une prévision de croissance économique de 5,7%, ces prévisions pourraient être dépassées si ladite croissance va, ainsi que le souhaitent les pouvoirs publics, au-delà de 6%, grâce à la mise en œuvre efficace du Plan d'urgence prévu pour la booster.
Ainsi donc, notre pays se rapproche d'un de ses principaux objectifs macroéconomiques à moyen terme, qui est de créer environ un million d'emplois à l'horizon 2018. Ces résultats obtenus et ceux projetés sont la conséquence d'une stratégie savamment mise en œuvre. En effet, dans un contexte mondial essentiellement caractérisé par une augmentation des richesses générées par l'économie et une flambée paradoxale et généralisée du chômage, le Cameroun pour sa part, avec une volonté politique sans cesse réaffirmée, voudrait faire exception en mettant sur pied des mécanismes de croissance qui induisent plutôt l'emploi. Il s'agit du modèle économique de référence qui découle de la Vision adoptée en 2009, et contenu dans le Document de Stratégie pour la Croissance et l'Emploi (DSCE).

Approuvé en 2010 et appelé à s'exécuter sur une période de 10 ans, le DSCE a, entre autres mérites, placé l'emploi au cœur du processus d'émergence du Cameroun, en conjuguant les politiques de croissance et celles de l'emploi. Tout un chapitre (Chap. 4 du Document) est d'ailleurs consacré au volet stratégique de l'emploi.

C'est dans cet environnement caractérisé, entre autres, par une forte croissance démographique qui accélère l'afflux de jeunes sur le marché du travail, que la problématique de l'emploi devient particulièrement préoccupante au Cameroun et appelle de la part de tous les acteurs au premier rang desquels les pouvoirs publics, une action vigoureuse et durable en faveur d'une croissance économique soutenue et créatrice d'emplois décents.

En effet, l'emploi remplit plusieurs fonctions essentielles permettant le bon fonctionnement de l'appareil étatique. Il est une réponse qu'apporte la société aux jeunes générations arrivant sur le marché de l'emploi afin qu'ils puissent disposer d'une activité et des revenus substantiels et subséquents ainsi que des conditions de vie acceptables. L'emploi est également un instrument efficace de lutte contre la pauvreté et un moyen de réalisation de la cohésion sociale. Il est aussi un facteur de production de richesses, donc de croissance et de progrès social.

A ce titre, l'emploi se trouve au centre des enjeux importants, aussi bien de la société dans son ensemble que des individus pris isolément, ou dans un cadre familial. Son ampleur, ses formes, ses caractéristiques, les problèmes, les déséquilibres et les dérives qu'il tente de résoudre sont autant de données qui façonnent la situation économique et sociale du pays.

Ces enjeux capitaux de l'emploi se traduisent de la manière suivante :

  • sans croissance, il serait vain d'espérer une amélioration significative de l'emploi de même qu'il serait également illusoire d'attendre de la croissance qu'elle règle automatiquement les graves problèmes du chômage et de sous-emploi ;
  • la liaison entre l'évolution démographique et une politique vigoureuse de l'emploi serait capable soit de répondre aux besoins croissants d'emploi, soit de faire en sorte que les jeunes générations n'aient de choix qu'entre un sous-emploi synonyme de grande pauvreté, un exode rural se terminant dans la précarité, le chômage urbain ou la délinquance ;
  • le chômage, le sous-emploi généralisé et la précarité des emplois dans le secteur informel sont également à l'origine de la pauvreté et de la faiblesse des revenus ;
  • le marché de l'emploi a pour principe de réaliser un équilibre entre l'offre et la demande de main-d'œuvre sur la base d'un droit fondamental reconnu internationalement : un emploi décent librement choisi dans les conditions d'égalités de chance et de traitement ;
  • l'émergence d'une économie s'accommode aussi mal d'une insuffisance d'emplois décents capable de booster le niveau de consommation des biens et services produits et de générer une épargne suffisante pour promouvoir l'investissement et, partant, la production et la croissance.

Dans notre contexte camerounais, il s'est agi de prendre dans un premier temps conscience de ce que la croissance devant conduire à l'émergence passe nécessairement par un relèvement substantiel de la production nationale, elle-même intrinsèquement liée à deux facteurs fondamentaux : la main-d'œuvre et les capitaux, tous générés par l'emploi. La première vise la mise à disposition des ressources humaines qualifiées à travers un système de formation professionnelle pertinent, adapté aux besoins de l'économie nationale ; les seconds sont rendus disponibles par l'épargne des ménages, elle-même tributaire des revenus distribués par l'économie dans le cadre d'emplois décents qu'elle octroie à la main d'œuvre. C'est le triptyque croissance-production-emploi. Sa particularité est d'aboutir à une économie sociale et solidaire qui, sans toutefois négliger l'importance de l'équipement dans la chaine de production, promeut les progrès technologiques progressifs en matière d'emploi qui permettent le recours à la main-d'œuvre, au détriment des progrès régressifs qui ont plutôt tendance à faire remplacer la main-d'œuvre par l'équipement.

Conjuguer la croissance et l'emploi

Cette prise de conscience gouvernementale par l'adoption de mécanismes concrets visant à concilier la recherche de la croissance économique et la promotion de l'emploi. C'est le cas, notamment, du lancement de la promotion des investissements à haute intensité de main-d'œuvre (HIMO) avec l'avènement du Décret n° 2014/0611/PM du 24 mars 2014 du premier Ministre, chef du Gouvernement, car il est établi que les grands chantiers et les projets structurants en cours dans le domaine des infrastructures de développement (dans les secteurs de l'énergie, de l'eau, des voies de communication, des mines ou des BTP) dont les conventions de financement accordent une place de choix au recrutement de la main d'œuvre locale. Les opérations de prospection et de suivi des recrutements des travailleurs dans les 14 grands chantiers en cours au Cameroun, ont permis d'identifier 7711 nouveaux emplois créés en faveur des locaux en 2013. L'ouverture de nouveaux chantiers supplémentaires à fort potentiel de main d'œuvre comme les autoroutes Yaoundé-Douala ou Yaoundé-Nsimalen, le deuxième pont sur le Wouri ou l'extension des chantiers en cours devraient permettre d'améliorer ces performances à court et à moyen termes.

De même, dans le cadre de la promotion des investissements, plusieurs mesures incitatives en faveur de l'emploi ont été prises à travers la loi n° 2013/004 du 18 avril 2013 fixant les incitations à l'investissement privé en République du Cameroun. Cette loi définit clairement les objectifs recherchés en termes d'investissements. Il s'agit d'attirer et de promouvoir des investissements productifs susceptibles d'induire une croissance économique forte et durable et une juste répartition des fruits à travers la création de l'emploi et transfert de technologie par la participation aux actions de formation professionnelle. En outre, pour toute entreprise existante engagée dans un programme d'investissement peut aussi bénéficier de mesures d'exonérations fiscalo-douanières, lorsque celui-ci vise une augmentation de significative de sa production et un accroissement de son personnel à hauteur d'au moins 20%.

Il conviendrait également de mentionner le circulaire n° 005/PM du 13 juin 2012 du premier Ministre, Chef du Gouvernement instituant des quotas allant de 50% à 85% en fonction des catégories professionnelles et des mécanismes de transfert de technologies en faveur de nationaux dans le cadre des recrutements dans les grands chantiers.

Les pouvoirs publics ont par ailleurs institué de nombreux programmes et projets d'insertion socioprofessionnelle des jeunes et des femmes. Logés dans plusieurs départements ministériels (Minefop, Minjec, Minmeesa, Minduh, Minader, Minproff, Minesup, etc.) ou au Fonds National de l'Emploi (FNE), ils produisent des résultats prometteurs, susceptibles de connaître des améliorations, si les moyens suivent. En 2013, le Programme Intégré d'Appui aux Acteurs du Secteur Informel (PIAASI), l'un des programmes phares du gouvernement, a favorisé la migration des acteurs du secteur informel vers le secteur formel en accordant un accompagnement technique et/ou un appui financier à 845 microprojets en 2013. Ce qui a abouti à la création de 3380 emplois pour un coût total de 726 millions Fcfa projets millions Fcfa.

Jusque-là éparses, ces initiatives sont en cours d'agrégation dans le cadre d'un Guichet Unique en gestation et la réflexion sur la promotion de l'emploi local à travers la mise sur pied des Comités d'Appui au Développement de l'Emploi Local (CADEL), sur instruction du chef de l'Etat qui voudrait voir les actions en faveur de l'emploi plus dynamiques et plus performants. Les CADELs doivent être appelés à servir d'outils d'orientation et de coordination des actions en faveur de l'emploi dans les communes, les départements et les régions.

L'appui à la création et au financement des PME/PMI, à travers la mise sur pied d'une banque des Pme et d'une banque agricole, ainsi que les nombreux projets d'installation des industries de transformation de produits laitiers, de légumes et de fruits et des viandes à travers le pays sous l'égide du Ministère de l'Industrie, des Mines et du développement Technologique et du Ministère des Petites et Moyennes Entreprises, de l'Economie Sociale et de l'Artisanat participent de la synergie des politiques gouvernementales de croissance économique et de promotion de l'emploi.

Véritable vivier d'emplois, le secteur rural semble en pôle position dans la stratégie gouvernementale de lutte contre le chômage, qui comporte un important volet promotion des emplois locaux. Il s'agit de mettre en valeur le potentiel qu'offre chaque zone agro-écologique du pays, en y drainant des investissements structurants, dont l'un des effets attendus est d'offrir du travail aux nombreuses populations rurales et limiter ainsi les migrations vers les villes. A cet effet, le maillage territorial du FNE et de l'Observatoire National de l'Emploi et de la Formation Professionnelle (ONEFOP) sont des atouts à explorer pour la nécessaire transparence du marché de l'emploi, et partant de l'efficacité des mesures en faveur de l'insertion professionnelle.

L'approche filières

Le dernier axe du triptyque croissance-production-emploi qui caractérise la stratégie d'émergence du Cameroun est le développement de l'approche filières qui apparait de manière sous-jacente dans le DSCE. Elle consiste à créer, dans chacune des principales filières de croissance de notre économie, une chaîne allant de l'exploration et la production de la matière première à la commercialisation en passant par les étapes de la transformation des différents produits semi-finis ou finis qu'elle permet d'obtenir au niveau local. Une telle chaîne permet non seulement de limiter l'exportation des produits bruts jugée non rentables, mais aussi de développer une véritable industrie locale et donc une plus grande valeur ajoutée. Chacune des étapes du processus devient de fait une niche d'emplois. L'exemple type est celui de la filière bois : les emplois qu'offre la phase d'abattage en forêt, actuellement les plus nombreux de la filière, sont préservés. La première transformation à travers le débitage des grumes va créer de nouveaux autres emplois, au même titre que le transport du bois débité, sa transformation en mobilier dans des ateliers de menuiserie ou en papier, et la vente de ces produits finis aussi bien sur le marché local qu'à l'international.

En dehors du bois, de nombreuses autres filières ont été identifiées dans les secteurs de l'agriculture, l'agroalimentaire, l'élevage, etc. Leur développement prévu dans le cadre du Programme National d'investissement agricole (Pnia) et le programme de compétitivité des principales filières de croissance, devrait contribuer à faire du Cameroun un nouveau pays industrialisé, en même temps qu'il créera des dizaines de milliers d'emplois décents en fonction de l'option prise.

Bien entendu, toutes ces bonnes initiatives ne sauraient être efficaces si elles ne sont pas soutenues par une formation professionnelle de qualité. Aussi le gouvernement, à travers le Minefop, a-t-il entrepris de développer ce secteur à l'effet de mettre à la disposition du marché de l'emploi des ressources humaines qualifiées et adaptées aux besoins de l'économie. Ce qui lui permet par ailleurs de commencer à s'attaquer à la principale cause du chômage au Cameroun qui est plus le manque de qualification professionnelle chez les chercheurs d'emploi et la non maîtrise des opportunités qu'offre notre environnement, que l'insuffisance de l'offre d'emploi.

Dans ce cadre, les pouvoirs publics qui disposent déjà d'une� � �� �� � tati� @ � les, s'attèlent désormais à accroitre l'offre de formation. La tâche est, on l'imagine, ardue, puisque les besoins sont estimés à plus de 3 millions de jeunes diplômés ou non, sortis du système scolaire classique sans qualification. Pour y faire face, la réforme des Sections Artisanales Rurales-Sections Ménagères (Sar-Sm), en vue de leur mutation définitive en véritables Centres de Formation aux Métiers (Cfm) est en cours, grâce au soutien des bailleurs de fonds, l'Agence Française de Développement en particulier, qui a consenti, dans le cadre du C2D, un financement de plus de 6 milliards Fcfa pour la construction et l'équipement de six structures pilote devant former, à partir de 2017, une moyenne de 600 apprenants par an, aux métiers de la petite mécanique, de la monoculture, de la conservation et de la transformation agroalimentaire, du BTP, du froid, de l'énergie solaire, de l'informatique et de la gestion, suivant l'approche par compétences.

De même, des Centres de Formation Professionnelle d'Excellence, financés par la coopération coréenne sont en cours de construction et d'équipement à Douala, Limbe et Sangmelima. Chacun devrait permettre dès 2015, la formation d'au moins 600 personnes par an dans une dizaine de spécialités pointues retenues en fonction de l'environnement économique des localités concernées. Au même moment, l'Etat poursuit, en partenariat avec les institutions publiques et privées nationales de formation professionnelle, l'octroi de plusieurs centaines de bourses aux jeunes, représentant au moins 80% du coût total de la formation, afin de faciliter leur employabilité. En outre, une subvention annuelle de 100 millions Fcfa est ainsi accordée à une quarantaine de centres et instituts de formation privés à cet effet.

Aussi, est-il urgent que les activités déjà menées dans le cadre de la révision du Code du travail en vigueur et de la mise en place d'un cadre juridique et institutionnel adéquat pour le développement et la valorisation de l'apprentissage et de la formation professionnelle puissent aboutir, car s'agit là d'un préalable à la normalisation, tel que le prévoit la stratégie du secteur éducatif, et d'un passage obligé pour l'arrimage aux standards internationaux et le développement de l'employabilité de nos ressources humaines.

Un accent est enfin mis sur l'orientation professionnelle et à la professionnalisation des enseignements dans les systèmes scolaire et universitaire classiques, toujours dans le but de résorber le chômage au Cameroun sans compromettre l'objectif de croissance économique. Bien au contraire, à terme, la politique nationale de l'emploi ainsi mise en œuvre devrait devenir un important levier de la croissance, et donc de l'émergence du Cameroun, bien avant 2035. Il suffit d'y croire et d'accompagner l'action gouvernementale qui vise à faire de la question de l'emploi une véritable cause nationale.

*Athanase Monglo est Administrateur Principal du Travail et de la Prévoyance Sociale, Directeur des Affaires Générales au Ministère de l'Emploi et de la Formation Professionnelle.

Vous êtes ici : Emploi et Insertion professionnelle TRIBUNE de Mr MONGLO Athanase du MINEFOP